Maisons-Laffitte raconté par ses habitants

Guignol en folie et galopins en délire…

 

La kermesse paroissiale de Saint-Nicolas s’est tenue square Malesherbes, au moins jusqu’au milieu des années 50. On entrait dans cet espace majestueux par un grand portail qui donnait vue directement sur un kiosque à musique, de ces kiosques qui ont fait fureur au XIXe siècle, à l’abri desquels des orchestres jouaient, les dimanches après-midi, à l’intention de la bourgeoisie aisée. On peut en voir un de ce type dans les jardins du Luxembourg ou dans le parc de Vichy situé entre le casino et les établissements thermaux. Ce kiosque a disparu. Il est remplacé par une salle dans laquelle se produisent des artistes divers. Je n’ai pas pu, hélas, en retrouver des photos. Or donc, cette année-là les scouts participaient à la kermesse. Ils y tenaient un castelet, en haut à gauche, près de la grille donnant sur l’avenue Albine. J’étais, avec Yves TANGUY, responsable de ce castelet. Nous n’avions pas la moindre idée du scénario, de la trame, ou de la nature de l’histoire que nous allions raconter. Attirée par le dispositif, une petite foule de galopins et de galopines commence à s’assembler devant le guignol. Ah mes amis ! Pendant plus d’une heure, nous avons inventé une histoire invraisemblable, avec des rebondissements inattendus. Yves lançait une réflexion ; il fallait que je réponde, et c’était de la folie. Tantôt guignol perdait, tantôt il gagnait. Les galopins trépignaient, c’était du délire ; nous étions en sueur, et nous n’avions pas la moindre idée de la manière dont la pièce allait se terminer. Je l’ai du reste oublié. Enfin, il fallait bien conclure. Nous le fîmes sous les acclamations et je garde de ce moment un souvenir absolument inoubliable.

Philippe Poindron


La Semeuse de Nouilles

 

J'ai promis hier de vous raconter une histoire authentique dont on a peu parlé à Maisons-Laffitte.

Mon père et le Dr Vinceneux étaient amis intimes. Alexis, comme l'appelait mon père avec affection, venait souvent à la maison prendre un apéritif, quelquefois avec d'autres personnes, dont l'abbé Chaumet, aumônier des scouts de ML et de Houilles, et c'était des discussions philosophiques et théologiques, artistiques, ou des échanges roulant alors sur la peinture ou la musique. Bien que je fusse encore jeune, à peine adolescent, mon père acceptait que j'assistasse à ces réunions. Le Dr Vinceneux était exceptionnellement brillant. Il avait un sens inné de la beauté. Comme il trouvait que la statue qui orne l'entrée du parc et sert de monument aux morts était une offense à la beauté, il avait formé le projet de la desceller de son socle. Il commença à mettre nuitamment son projet à exécution (nous sommes au milieu des années 50), passa une corde autour de l'objet de son courroux et il attacha l'autre bout de la corde à l'arrière de sa voiture qu'il avait placé devant le monument (à l'époque, la chose était possible). Il n'eut pas le temps d'exécuter en totalité cette funeste opération. Dérangée par la maréchaussée, il en resta là, mais, si mon souvenir est bon, il eut à répondre de son geste et fut, pour autant qu'il m'en souvienne, condamné à une légère amende. Et c'est ainsi que cette statue, affreuse il est vrai, continue d'offenser le regard des passants, sans pour autant effacer la tristesse que l'on ressent à l'évocation de tous les morts inutiles des guerres passées.

Philippe Poindron


La Visite du Docteur Vinceneux

 

 La 'semeuse de nouilles'....L'histoire de sa tentative de descellement traverse les générations.Mes grands-parents me la racontait,et ,à ce jour,mes enfants la connaissent,en attendant que notre futur petit-enfant n'en connaisse,prochainement, la teneur...Le Docteur VINCENEUX,son ton calme,sa douceur...Ses beaux cheveux blancs argentés,crantés sur le dessus...Il posait délicatement son stéthoscope,réchauffé de ses mains,préalablement, sur mon torse d'enfant...Une serviette'nid d'abeille',prévenait ma peau du contact de son oreille.Maman préparait,également,avant sa venue,une cuillère à soupe,instrument que je savais indispensable à l'exercice de son art.(Les abaisse-langue n'ayant pas cours,a l'époque,à domicile)La serviette et le couvert disposés sur la table de la salle à manger,Maman y ajoutait,à distance respectable,le chéquier,pour les honoraires.Lors de la rédaction de la fameuse ordonnance,annonciatrice, pour moi,de 'bonnes surprises à venir'('pourvu qu'il y ait du sirop à la framboise'),le Docteur VINCENEUX sortait de sa sacoche une petite boite métallique...Petit trésor brillant,il en soulevait doucement le couvercle et....apposait délicatement
l'une des deux parties sur la feuille...Un tampon apparaissait à chaque fois,par magie.Je possédais,moi-même,à l'époque,de ces gros palets de bois,qui,appliqués sur mon cahier ,imprimaient des dessins d'animaux divers.Mais ils n'égalaient aucunement,de par leur esthétique,ce petit bijou argenté, qui semblait si précieux pour mon docteur..Sa venue augurait d'une promesse de soulagement rassurant,dans ma vie d'enfant..

Catherine Pagès


Les Artisans d'Antan

 

Lors de ma petite enfance, j'ai découvert dans leur atelier nombre d'artisans maisonnais, tous plus passionnants les uns que les autres. Après chaque visite, je rentrais à l'imprimerie en disant à mon père : "C'est ça que je ferai quand je serai grand". L'odeur du bois chez Barnabé, celle du cuir chez Petitpas, les ciseaux de Cambon, mais ce qui m'émerveillait le plus c'était le "labo" de "Monsieur" Martin. Comme bien des gamins, la mine de mes crayons de bois était toujours cassée, celles de son employée était d'une longueur inimaginable. Perché sur un tabouret, je la regardais pendant des heures redessiner sur les plaques de verre sans en comprendre bien la finalité. J'avais hâte d'avoir 14 ans, de passer mon certif et de rentrer chez "Maître" Martin en apprentissage. Le sort en a voulu autrement, j'ai passé mon Brevet et fait un apprentissage de typographe (la suite n'a aucun intérêt). Revenons à Monsieur Martin... en 1966, je me marie et comme il se doit nous allons nous faire "tirer le portrait" chez Martin. Toujours le même tapis, toujours la même commode depuis des lustres servent de décor. Les minutes passent et l'artiste pinaille sur l'arrondi d'une robe, sur le pli d'un voile. L'instant fatidique arrive où après avoir glissé un cadre dans un antique boitier et s'être caché sous un rideau, il procède à la prise de vue. Une fois, puis deux, puis 3 . Il reprend son éternelle pipe et nous renvoie à nos mondanités. Ce n'est que quelques jours plus tard qu'il amènera à l'imprimerie les premières épreuves afin de choisir la photo officielle. Nous n'avons jamais été aussi beaux. La couturière, le tailleur, les coiffeurs et.... le photographe ont fait des miracles. Une photo se détache toutefois du lot mais je l'écarte en premier. Monsieur Martin de me dire "Tu vois, Gérard, ma préférée est celle que tu viens d'éliminer et je sais pourquoi tu n'en veux pas. On voit en bas de la robe la bouteille que j'avais placée pour parfaire le mouvement. Elle cache le tapis... et alors ? Ne nous as-tu pas assez embêtés à nous regarder faire au labo." Nous avons choisi cette photo et bien malin qui ira deviner l'arabesque du tapis redessinée. Respect, Monsieur et Chapeau, l'artiste.

Gérard Finet


Harnacheur, pas bourrelier !

 

Quand on descendait la rue de la Muette, sur le trottoir de gauche, en allant vers l’église, on trouvait quelques dizaines de mètres après la boucherie Chevillon, un artisan que ma maman appelait un sellier-bourrelier, ce qui était inexact, car il n’était que sellier-harnacheur. Entendez par-là qu’il travaillait exclusivement pour les chevaux de course et qu’en aucune manière, il eût consenti à fabriquer des colliers pour les chevaux de trait. Il fabriquait ou réparait des selles, des rênes, des sangles d’étrier à l’usage des cavaliers. Mais encore aujourd’hui, je persiste à l’appeler sellier-bourrelier, car le terme fait un peu plus campagne, et un peu moins militaire. C’était sans aucun doute un brave homme, car si je ne me rappelle plus son visage, je me souviens de sa gentillesse. Il arrivait en effet que nos cartables de cuir présentassent quelques défauts, des coutures défaites, une poignée branlante. Il acceptait de réparer ces objets indispensables aux écoliers. Je ne sais pourquoi, mais un lecteur pourra peut-être m’éclairer sur ce point, je vois l’homme manipuler des fils qu’il passait dans de la poix. L’atelier sentait bon la maroquinerie et le cuir frais. Il m’expliqua ce qu’était une alène, un instrument pointu qui lui servait à percer des trous dans le cuir. L’atelier a dû disparaître, hélas, et ce genre de métier est en voie de perdition. Mais il est bon de se souvenir que le Maisons-Laffitte d’antan hébergea un forgeron, un rétameur, un vitrier ambulant, un collecteur de peaux de lapin, un rémouleur, un éleveur de chèvres, toutes sortes de petits métiers sympathiques que la modernité dépourvue de cœur a fait crever sans état d’âme. 

Philippe Poindron


Une délicieuse punition.

 

Sans doute l’ignoriez-vous. Du temps où monsieur Julien était directeur de l’école paroissiale de garçons Sainte-Marie, l’établissement hébergeait une petite dizaine de pensionnaires. Le dortoir était dans un des étages de l’actuel presbytère. Madame Julien et sa maman, madame Payen, préparaient les repas qui se prenaient dans un petit bâtiment perpendiculaire au grand et qui faisait saillie sur la cour de récréation, non loin du préau. Un jour, en 1949, pour me punir de je ne sais quelle bêtise, mon père décida de me mettre en pension pour huit jours à l’école Sainte-Marie. Je crus que j’allais en enfer. Je fus au paradis. Je fis connaissance avec le dortoir qui n’était point luxueux, certes, mais dont les lits étaient très confortables, je connus les lavabos où l’on était censé se débarbouiller tous les matins, à l’eau froide. Venait ensuite le petit déjeuner, abondamment servi, dans une ambiance familiale. Je saurais dire de quoi il était composé dans le détail. Mais j’en garde un très bon souvenir. Déjeuner, dîner, une petite étude du soir avant d’aller dormir, après la prière. Je garde un souvenir délicieux de cette punition, bien que je n’aie jamais avoué à mon père le plaisir que j’avais tiré de cette expérience. Je dois dire que lorsque j’ai raconté à mes enfants et petits-enfants l’anecdote, ils étaient morts de rire. Heureux temps que celui où l’enfant n’était pas roi, et où les circonstances du moment, l’après-guerre, le mettaient dans des situations qui paraîtraient aujourd’hui insupportables à la plupart de nos jeunes, mais qui le confrontaient à des expériences inédites et instructives.

Philippe Poindron


Ce qui fait Maisons que nous aimions...

 

Ce qui a fait le Maisons que nous aimons c'est bien sûr les pierres, les arbres.... mais c'est surtout les rapports humains. A Maisons, il y a toujours eu des riches (très riches) et des pauvres (très pauvres) mais tout ce monde là se respectait. Ma grand-mère disait "Tu sais comment on reconnait un vrai riche, il nous dit "Vous" à nous les pauvres". Aujourd'hui la mixité sociale est différence mais quelque part nous avons gardé un peu de ça en nous les maisonnais. Portugais, maghrébins, africains, asiatiques, européens de l'est et du nord (j'en oublie) et français de souche nous vivons ensemble de façon courtoise et respectueuse. Si il y a un bon dieu, qu'il fasse que cela dure longtemps.

Gérard Finet


La porte des Pétrons donnait sur le Paradis…

 

Passée la porte des Pétrons, il fallait tourner à gauche, traverser une hêtraie qui en automne brillait de multiples feu, comme des incendies de feuillage. On arrivait alors au pied d’une butte de quelques mètres de haut, elle aussi boisée ainsi que buissonneuse, une butte formée par la terre que les terrassiers avaient sans doute accumulée au moment où l’on perçait la voie ferrée de Paris au Havre et qu’il était indispensable d’excaver la forêt à l’endroit où passerait la ligne. Il ne fallait pas y aller à pied, car la promenade n’aurait eu aucun charme, il fallait y aller à bicyclette, avec des amis quelquefois, grimper sur la butte et là, retrouver un petit chemin connu des cyclistes. Il montait, descendait, tournait à droite, puis à gauche, jusqu’à ce qu’enfin il arrive au terme du monticule. Ce dernier tombait de manière assez abrupte sur une zone plate, plantée surtout et maigrement de bouleaux qui du temps de la vapeur avaient tristes mines, quelque peu empoussiérés par les escarbilles lâchées par les locomotives. Prendre ce chemin à vélo, avoir l’ivresse de la vitesse et du danger (car on pouvait se casser la tête contre un arbre) était pour les galopins que nous étions une image du paradis. Le coin fut le siège de nombreuses sorties de louveteaux, dont une fameuse pour moi, où je réussis pendant tout le grand jeu à échapper à mes poursuivants. J’y allais souvent, tout seul, en automne pour profiter de cette atmosphère si spéciale qui saisit les forêts quand le soleil est oblique. Certains d’entre vous ont peut-être connu ce chemin, et en ont gardé un merveilleux souvenir.

Philippe Poindron


Le photographe de la rue Mugnier...

 

Un des membres de notre groupe a évoqué des photographes de l'ancien temps. Il y en eut un à ML. Il exerçait rue Mugnier, sur le trottoir de gauche en allant vers la rue de Solférino, non loin du magasin Ariane. Il a dû cesser ses activités en 1949-1950. Son atelier était minuscule et, dans mon souvenir de petit garçon, il était un lieu mystérieux et magique. Une petite entrée où l'on discutait des demandes, donnait ensuite sur une pièce, pas très grande elle nons plus, et très sombre car sans fenêtre. Je suppose qu'il devait servir à développer les clichés. Mais c'était dans cet atelier que nous étions photographiés. Ma maman m'y a emmené à plusieurs reprises. Le photographe avait un appareil à soufflet et, dans mon souvenir en tout cas, il n'avait pas de pellicule, mais des plaques. Quand il prenait des photos, il enfouissait sa tête dans un grand voile de toile noire, et je n'ai jamais compris pourquoi. Bien entendu, il disait : "regarde bien, le petit oiseau va sortir". Pas plus d'oiseau que de beurre en broche, mais, sur les photos, les regards tournés vers l'objectif, des regards amusés, des yeux écarquillés. Peut-être certains d'entre vous l'ont-ils connus ?

Puisque nous en sommes aux photos, je vous signale que dans une très récente recherche, j'ai trouvé sur Abebooks quelques libraires qui vendent des anciennes cartes postales de ML. Il suffit d'aller sur le site Abebooks, et de mettre dans le champ "mots clés", Maisons-Laffitte. Vous verrez alors apparaître d'abord les reproductions de quelques 280 cartes postales anciennes de notre bonne ville, vendues par un libraire allemand. Il y a d'autres adresses de vendeurs de cartes postales.

Philippe Poindron


La boucherie de la rue de la muette...

 

Vers l'année 1947-1948, la boucherie que l'on trouvait sur le trottoir de gauche à l'entrée de la rue la Muette, en allant vers Saint-Nicolas, était tenue par monsieur Maass (orthographe non garantie). Il finit par rendre l'âme et je me souviens d'avoir vu passer son cortège funèbre rue de la Muette. Le corbillard était précédé d'une sorte de fanfare qui jouait un air funèbre et répétitif, sur deux fois trois notes. En suivant la mélodie, je chantais dans ma tête : Maass est mort, Maass est mort. Il eut pour successeur monsieur Chevillon. Une casquette solidement vissée sur la tête, monsieur Chevillon découpait dans des demi-carcasses pendues au plafond par des esses, le morceau convoité par les carnivores. Il le faisait avec la précision d'un chirurgien, à ceci près qu'au lieu de scalpels, il maniait d'énormes couteaux que, de temps à autre, il aiguisait sur une pierre à fusil. L'hiver, il régnait dans cette boucherie un froid glacial, car elle était quasiment ouverte à tous les vents. Monsieur Chevillon avait une manière toute personnelle de peser la viande. Après l'avoir déposée sur une feuille de papier paraffiné rose, il jetait le tout sur la balance, et je ne suis pas sûr qu'il attendait que l'aiguille en fût stabilisée pour annoncer le poids. Il profitait en somme de la loi physique qui associe la masse, l'accélération et l'énergie dégagée par la manœuvre. Mais sa viande était, paraît-il, délicieuse. Je ne saurai l'affirmer, car je déteste la viande rouge.

Philippe Poindron


Un dimanche ordinaire au début des années 50 !

 

Dans toutes les familles chrétiennes de ML, le dimanche se déroulait selon un immuable rituel, avec quelques variantes idiosyncratiques. Pour ce qui concerne la nôtre, le matin dominical commençait par une question : irai-je communier ? La réponse conditionnait la manière on on prendrait le petit déjeuner. Si la réponse était oui, alors il fallait observer le jeûne eucharistique. Nous ne pouvions boire qu'un verre d'eau et encore fallait-il qu'il fût bu une heure ou plus avant la communion, puis la discipline s'assouplit et l'on eut le droit dans les mêmes délais de boire un bol de chocolat ou une tasse de café au lait. Au retour de la messe (celle des enfants, ou encore la grand messe de 11 heures qui se terminait toujours par un tonitruant "Deus Fac salvum francorum gentes et da nobis in die qua invocaverimus te"), on mangeait un petit quelque chose ou l'on passait à table après un petit délai apéritif où mes parents prenaient un petit verre de porto (de la marque Kopke !). Vers la fin du repas, immuablement, mon père me demandait d'aller chercher un Paris-Brest chez Durand (il fallait le commander à l'avance, sinon, on risquait de ne rien avoir) ou bien des Orientales chez Happey (orthographe non garantie). Il s'agissait de petits gâteaux meringués recouverts d'une crème beurrée au chocolat qui formait sur le dessus des spirales appétissantes. Venait l'heure du café. Puis nous passions avec mon père à la grande table de la salle à manger, et nous jouions à la roulette, ou encore un peu qui s'appelait le papaoute et qui se jouait avec cinq énormes dés portant sur leurs faces des figurines de roi, de reine, de valet, des chiffres. Il fallait faire des séquences spécifiques en trois coups. Venait ensuite l'heure du film à la télévision, à 17 heures. Enfin, après le film, nous faisions semblant de faire nos devoirs. Voilà qui peut paraître terne et qui me laisse cependant un souvenir puissant, celui d'une vie sereine et tranquille.

Philippe Poindron


L'authentique objet du délit, conservé précieusement
L'authentique objet du délit, conservé précieusement

Petite histoire de cour d'école

 

A chaque récréation de l'école des garçons André Ledreux, deux troupes de bagarreurs se formaient dans les angles opposés de la cour,. Elles étaient commandées par deux chefs auto-proclamés qui, pour mieux régner, choisissaient des lieutenants différents avant chaque combat.

D'un commun accord, les deux bandes se ruaient l'une sur l'autre accompagnant leurs assauts d'hurlements.

N'ayant aucun intérêt pour ces joutes répétitives, je me tenais loin de ce champ de bataille, et, avec un ou deux camarades, jouais « au plus près du mur », ou aux osselets, ou aux petites voitures ou ...

Mon papa, ce héros grâce à qui j'ai serré la main d'André Turcat, le pilote d'essai du Concorde, m'avait rapporté d'Angleterre un superbe camion Corgy Toys bleu, avec trois voitures de courses qu'il transportait . C'était la reproduction des camions ateliers qui accompagnaient les courses automobiles.

Un jour j'apportais une des trois voitures du beau camion à l'école. J'étais sûr de mon effet avec cette Formule 1, une Lotus « vert anglais » et son pilote en combinaison blanche et casque à visière bleu, introuvable en France.

En rentrant à la maison, impossible de retrouver cette splendide auto. Ni dans mon cartable, ni dans mes poches. Très peiné, je me sentis puni d'avoir voulu épater mes copains avec ce trésor. J'avais, malgré tout encore l'espoir de l'avoir rangée dans ma case. Hypothèse fort improbable.

Bien que très timide, j'osais poser la question d'une miraculeuse trouvaille à Madame Curvelier, notre sévère mais juste, maîtresse. Vous devinez la réponse.

Il se trouvait que l'un de ces capitaines de récré occupait la place devant moi. Interrogé, il se mit debout dans l'allée, comme il était d'usage encore en ce début des années 60.

Et là ! Dans sa case ! Ma voiture ! Je repris mon bien discrètement à la récré suivante.

Mais celui-ci, après me l'avoir subtilisée par ruse, entreprit de récupérer « son bien » par la force, me promettant une belle raclée à la sortie.

Pas bagarreur du tout, je choisis de détaler à l'heure de la cloche. Plus rapide que moi, il était sur le point de me rattraper, quand je décidai, de stopper brutalement et de m'accroupir. Surpris, la brute se prit les pieds et s'étala en se blessant au menton.

Je fus épaté de la réaction des élèves témoins de cette fin combat, qui me félicitèrent, comme un héros qui aurait renversé un oppresseur, ainsi ridiculisé. La blessure était légère, et ce partisan de la force reprit rapidement la tête de sa troupe de durs, mais me laissa tranquille tout le reste de ma scolarité.

Comme quoi, ce n'est pas parce que l'on ne sait pas se battre qu'il faut renoncer à se défendre.

 

Le revêtement du trottoir a changé, mais je connais l'emplacement exact de ce combat gagné. J'y songe à chaque sortie d'école en attendant ma petite fille qui étudie là, après son arrière-grand-mère Monique, son arrière-grand tante Paulette, son grand-père (moi), sa grand-tante Sophie et son père David. 

 

                                                                                                                                                                             Frédéric Henry

 

 


Deux pharmacies atypiques de Maisons-Laffitte.

 

Un membre de notre groupe a fait allusion à un certain monsieur Zeller dont il pensait qu'il avait travaillé dans l'officine de mon père, ce qui n'est pas le cas. Il existait une pharmacie Zeller, sise rue Croix-Castel. Je pense que la titulaire de l'officine était madame Zeller et que son époux l'aidait à dispenser les médicaments. Mon père nous racontait que monsieur Zeller avait une façon toute personnelle d'accueillir les clientes. Il se précipitait sur un flacon de parfum et les vaporisait avec le susdit en signe de bon accueil. Je n'ai jamais vérifié l'authenticité du geste. Mais s'il est exact, je le trouve élégant...

Il y avait aussi un pharmacien tout aussi pittoresque, un pharmacien de la vieille école, dont l'officine faisait l'angle de la rue de Paris et de la place de l'entrée du Parc. Il était spécialisé en pharmacie vétérinaire et confectionnait des lotions (je crois me souvenir qu'on les appelait des blisters) pour, disons, améliorer les performances des chevaux de courses. L'immeuble où était localisé la pharmacie était frappé d'alignement et monsieur Pelletier (ou Peltier, à vérifier) ne pouvait entreprendre la moindre réparation; il fallait attendre que l'immeuble tombe en ruines... De sorte que l'on avait l'impression d'avoir à faire à une antique apothicairerie.

A cette époque, il y avait 5 pharmaciens à ML : monsieur Dupré, monsieur Martin, monsieur Peltier, la pharmacie Zeller, et la pharmacie de mon père. Vers la fin des année 60 vint s'installer, rue de la Muette, madame Fath, avec qui mon père entretenait d'excellentes relations confraternelles. C'était l'époque où les pharmaciens qui manquaient momentanément d'un produit écrivaient un petit billet sur lequel ils écrivaient le nom du produit manquant et la quantité désirée, et dépêchaient un employé chez un confrère qui ne manquait jamais, s'il le pouvait, de satisfaire la demande. Je ne sais pas si cette habitude perdure.

Philippe Poindron


Téléphone intérieur...

 

Mon père venait de confier à Sylvain GUICHARD le soin de ré-agencer sa pharmacie. De belles plaques de lave émaillées et marbrées de toutes les nuances possibles de vert foncé aux reflets d’or à des verts plus acides et printaniers, avaient remplacé les placages de bois peints en blanc et en vert de la devanture, qui commençaient à dater. Il lui avait fait refaire aussi tout l’intérieur de l’officine. Il convenait d’être moderne. Mon père se faisait une obligation stricte d’honorer totalement les ordonnances que lui présentaient ses clients. Pour atteindre ce but, contredit aujourd’hui par la méthode dite des flux tendus, il avait fait installer au premier étage une grande pièce qui servait de réserve. Des rayonnages en occupaient tous les murs disponibles, de bas en haut. On pouvait trouver tout aussi bien 50 boîtes de suppositoires d’Eucalyptine Lebrun qu’autant de boîtes de Sarpagan ou d’Hydrosarpan, du Balsamorhinol pour un régiment de zouaves pontificaux. Bref, pas un patient ne devait être obligé de revenir chercher un médicament qui aurait fait défaut. Pour faciliter la descente des médicaments, mon père avait fait installer un téléphone intérieur qui permettait de communiquer directement avec la personne chargée de la réserve. D’un geste auguste, quand la nécessité se faisait sentir, il décrochait donc le téléphone et demandait qu’on descendît tel ou tel médicament qui ne se trouvait plus dans les rayons de l’officine. Mais pour s’assurer que son interlocuteur avait bien entendu, il penchait sa tête dans l’étroit escalier qui permettait d’accéder au premier étage et qui faisait caisse de résonance, et il disait d’une voix forte, à l’invisible préposée : vous avez entendu ce que j’ai demandé ? Deux boîtes Vitascorbol tamponné, une boite de gonanotrophine sérique, deux Hepatoum. En somme, le téléphone était un accessoire dispendieux, et l’escalier un précieux auxiliaire. J’avoue que lorsque j’étais stagiaire, je m’amusais de cette manie qu’avait mon père de répéter à l’escalier ce qu’il avait dit au téléphone. Bien entendu, je garantis l’absolue authenticité de ces faits.

Philippe Poindron


Des noms célèbres, rue du Fossé.

 

J'ai déjà évoqué le nom des demoiselles McAULIFFE. Elles avaient ouvert à la fin des années 40 un jardin d'enfants. Je le fréquentais. Leur maison se trouvait en face de l'école Saint-Louis. Elles avaient un don d'animation tout à fait extraordinaire. Un souvenir est resté gravé dans ma mémoire. Il date sans doute de l'automne 1944. Des marronniers tombaient les bogues qui en s'écrasant sur le sol laissaient voir des beaux marrons, vernissés, mais hélas non comestibles. Qu'à cela ne tienne. Les demoiselles McAULIFFE nous faisaient fabriquer, avec des allumettes que l'on fichait dans ces beaux marrons, des bonshommes qui ne tenaient pas debout, certes, mais qui étaient tout de même plus beaux que les pitoyables dessins tétards que nous faisions en notre jeune âge. Les McAULIFFE descendent tous d'une noble famille irlandaise. Ils se sont répandus dans le monde entier. Ces demoiselles ignoraient sans doute qu'à peu près à la même époque, un général américain portant le même patronyme avait répondu par le mot de Cambronne au général allemand qui lui demandait de se rendre, lors de la bataille de Bastogne, et alors que son unité était presque encerclée par les troupes blindées ennemies. Ce fut le dernier éclat d'une armée nazie qui sombra ensuite dans la déroute.

Un peu plus loin en allant vers Saint-Nicolas, et sur le même trottoir, on trouvait au milieu d'un jardin, une belle maison où habitait la famille de CHAMISSOT. Ce nom ne vous dit peut-être rien. Cependant, un des ancêtres de cette famille, le comte Louis de CHAMISSOT de BONCOURT avait émigré en 1790 en Allemagne et, ayant appris l'allemand, écrivit de superbes poèmes dans cette langue, en changeant du reste son nom en Adelbert von CHAMISSO (sans T). J'en ai traduit quelques-uns lorsque j'appris l'allemand en deuxième langue au Lycée Marcel ROBY (j'avais eu pour maître en cette langue monsieur SOLERIEU, un professeur extraordinaire).

Il n'y avait donc pas que des acteurs ou des people qui vivaient en notre bonne ville, mais des familles illustres et qui ne faisaient pas d'autre bruit que celui de la gentillesse, de la charité et de la piété.

Philippe Poindron


La cigarette et le tailleur.

 

Mon père était anticonformiste à un point extrême. Il était très grand et s'habillait chez un tailleur de la rue de la Muette, non loin de la boucherie Chevillon. Mais cela ne l'empêchait pas de porter comme chaussures des caoutchoucs, de ceux que les jardiniers portent pour ne pas se mouiller les pieds et les chaussettes dans leurs potagers. Il prétextait que les chaussures de cuir lui faisaient mal aux pieds. Il venait de se faire faire un superbe costume de velours côtelé, d'un bleu profond, d'un bleu à faire pâlir de jalousie une enfant de Marie. Il avait cependant la fâcheuse habitude de fumer, des Balto, qui exhalaient une odeur de miel. Or donc, au moment du café, il fumait. Une cendre mal éteinte tombe sur le costume de velours, qui n'avait que quelques jours de vie. C'était fâcheux. Mais mon père avait de la ressource et de l'imagination. La cendre brûlante avait fait un trou juste au-dessus de la poche de poitrine où l'on mettait les pochettes qui, à l'époque, ne devaient pas être assorties à la cravate, mais devait simplement en rappeler la couleur. Ni une ni deux. Il fonce chez le tailleur et lui demande de faire une petite poche supplémentaire à hauteur du trou pour en cacher la béance. Le tailleur lui dit que c'est possible. Et de retourner à la maison pour se changer et d'apporter la veste au sus-dit tailleur.

Quand la veste est réparée, munie de deux poches de poitrine superposées, mon père arbore fièrement cette veste miraculée. Nombre de clients d'admirer cette nouveauté, de demander l'adresse du haut couturier, et de se faire faire une petite poche supplémentaire. Et c'est ainsi qu'un accident domestique devint une nouveauté de mode pour quelques hommes de Maisons-Laffitte.

Philippe Poindron


De l’usage inattendu et patriotique de quelques produits pharmaceutiques…
Mes deux mains agrippées aux barreaux de la porte par laquelle on entrait dans notre jardin, j’avais vu déguerpir les gestapistes allemands qui occupaient la belle et grande demeure où brille aujourd’hui le Tastevin, de l’autre côté de la grande pelouse centrale de l’avenue Églé. Ils partaient par bus entiers, des bus bleu marine pour autant qu’il m’en souvienne. Et, chose très curieuse, leurs galeries étaient couvertes de bicyclettes réquisitionnées ou volées à nos concitoyens.
Depuis deux ou trois jours, en effet, la rumeur avait enflé dans tout Maisons-Laffitte. Demain, les Américains rentreraient en notre bonne ville. Il fallait préparer dignement cette arrivée qui promettait d’être triomphale. Comment le faire si ce n’est en pavoisant, au moins aux couleurs de notre patrie ? Nous n’avions pas de drapeau tricolore, et trouver du tissu de couleur pour en fabriquer un relevait du prodige. Mon père eut une idée absolument géniale, et ma maman une intuition, qui ne l’était pas moins. Elle avait un vieux drap ; il comptait pour le blanc ; et comme il était de grande taille, il fut facile d’en faire trois parts. Restait à trouver du bleu et du rouge. Qu’à cela ne tienne. Les pharmaciens de l’époque avaient en leur réserve du bleu de méthylène et du mercurochrome. Le premier teindrait une part en bleu, le second une part en rouge, et la partie restante servirait à joindre, après qu’ils auraient été séchés, les deux portions pharmaceutiquement colorées. Restait à coudre le tout. Ce qui fut fait prestement.
Alors, ce pavois inattendu, nous le mîmes à une fenêtre du premier étage, juste au-dessus de la véranda qui protégeait le perron solennel de l’entrée principale du grand corps de logis. Le drapeau était très grand. Et la fenêtre où on l’avait arboré appartenait à ma chambre. Je le vois encore ; il paraissait gigantesque à mes yeux d’enfants. Je n’en comprenais pas la signification, pas plus que je ne comprenais ce que signifiait le fracas des bombes qui s’étaient abattu sur le pont et la gare de triage d’Achères, semant ça et là la destruction et la mort dans le Parc lui-même, quelques semaines plus tôt. Mais les couleurs étaient resplendissantes et laissaient augurer que la fin de l’été serait plus belle que son début, tout comme l’automne où je pourrais sans crainte courir dans la rue Lavoisier.
Et c’est ainsi que furent détournés de leur usage primitif, à des fins patriotiques, le bleu de méthylène qui servait à faire des collutoires, et le mercurochrome avec lequel on tamponnait les plaies, après les avoir désinfectées à l’alcool ou à l’éther, pour les faire sécher et en accélérer la cicatrisation.
Philippe Poindron

A PHILIPPE Poindron,
Je suis votre cadet de deux années et, personnellement, je ne me souviens pas de la libération de Maisons-Laffitte.
Ce que j'en retiens ne sont que les récits de mes proches (soeur 1931, parents, oncle et tante, tous maisonnais)
Votre anecdotique drapeau m'incite à relater la façon dont mon père imprima les premières affiches de la ville libérée. 
Le papier n'était pas facile à se procurer et il avait dû aller en chercher à Paris en vélo. En plus du tarif normal, il avait fallu fournir un lapin, pour obtenir ces feuilles grand format de couleur blanche.
Vos parents avaient confectionné un drapeau en trois morceaux mais les affiches me pouvaient en faire qu'un. Une bassine avec une dilution de bleu de méthylène, une autre avec de la fuschine, une corde à linge en hauteur entre les deux pour préserver la partie blanche.
Système D, l'affaire est dans le sac.
Elles étaient mises à sécher , suspendues dans la cour, protégées des regards indiscrets sinon malveillants, par la grosse porte cochère.
Les premières à être imprimées furent commandées par Monsieur Gilbert Durif, malheureusement nous n'en avons pas gardé trace.
En tout cas, pharmacien et imprimeur même combat.
Amités
Gérad FINET

Juin-aout 1944. Quelques faits historiques.
La Gestapo de Seine-et-Oise avait son siège à Maisons-Laffitte (Cf. Bruno RENOULT, Saint-Germain-en-Laye, Kommandantur, Volume II, 1944-1945). Dans les jours qui suivent le débarquement, la gendarmerie allemande et la Gestapo, dont celle de Maisons-Laffitte, aidées par des collaborationnistes font la chasse aux Résistants. L’Hôtel Royal servit de lieu d’internement pour les résistants arrêtés par la gestapo de Maisons-Laffitte. Le siège de la Gestapo de l’Ouest parisien, sis dans notre ville, se tient alors au 9-11 bis avenue Eglé (Cf. Dominique LORMIER), c’est-à-dire presque face de notre maison qui se trouvait au 4 de cette avenue. Il semble que dès l’annonce du débarquement, la Gestapo de Maisons-Laffitte ait déménagé à Saint-Germain-en-Laye où stationnent près de 10 000 soldats allemands. Il se peut donc que les bus que j’ai vu partir en juin ne soient pas destinés à la fuite, mais au déménagement de la Gestapo de Maisons-Laffitte à Saint-Germain-en-Laye et que les bicyclettes que, dans mon esprit d’enfant, je croyais volées, n’aient été que la propriété des SS. Il apparaît aussi que les Allemands avaient fait sur Flins et Mantes le 25 août 1944 une contre-offensive assez réussie, ce qui explique le vent léger de panique qui suivit l’exposition de notre drapeau à la fenêtre de ma chambre. Fallait-il l’enlever ou le maintenir ? 
Philippe Poindron

Commissariat et vieille église.

 

Il y avait à Maisons-Laffitte, au moins jusqu'au milieu des année 50 deux localisations de services officiels qui étaient une réelle anomalie : le commissariat de Police qui se tenait dans la ci-devant Avenue du Château et la vieille Eglise. On accédait au commissariat de police par une volée de marches. Je me souviens y être allé une fois pour remettre un stylo à plume (objet de luxe à l'époque) que j'avais trouvé je ne sais où. Le préposé enregistra mon nom et mon adresse, avec un soin extrême. Quelle ne fut pas ma surprise de recevoir un an et un jour après ce dépôt, un avis qui me demandait de venir chercher ce stylo que son propriétaire n'avait pas eu l'idée de venir chercher si loin.

Deuxième anomalie, et je dois dire qu'elle me choquait. La Vieille église a longtemps servi de garage pour les camions des pompiers de ML, jusqu'au jour où ils ont eu droit à un local plus décent, construit avenue de Poissy.

Philippe Poindron


La boulangerie de famille

 

De même qu'il existe des médecins de famille, il y a des boulangeries de famille. La nôtre était tenue par les Vivien, dont le fils Jean-Philippe joua un très grand rôle dans l'animation des groupes de jeunes de la paroisse Saint-Nicolas. Quand la boulangerie était fermée, il fallait bien se procurer du pain et des gâteaux auprès d'une boulangerie suppléante. Pour ce qui nous concerne, ce rôle était tenu par la boulangerie Moritz, qui donnait sur l'avenue de Longueil côté pair. Madame Moritz, une femme assez plantureuse, se tenait souvent derrière la caisse, et quelquefois servait aussi la clientèle. Il m'arrivait donc d'aller chercher du pain et des gâteaux à la boulangerie Moritz. Invariablement, madame Moritz me demandait de sa voix légèrement nasillarde : "Et toi, mon petit garçon, qu'est-ce que tu veux ?" Quand je disais : "Des gâteaux", elle demandait "A la crème ou sans crème ?". La question était devenue proverbiale, au point que, lorsque mes frères et soeurs se retrouvaient autour de la table familiale, et qu'il était question de gâteaux, tous s'écriaient : "A la crème ou sans crème ?", en imitant le ton pourtant inimitable de madame Moritz. Que de bons souvenirs avons-nous de ces franches séances de rigolade.

Philippe Poindron


image Jacques Lutz
image Jacques Lutz

Quatre commerçants pittoresques, célèbres ou insolites de l'avenue de Longueil.

 

Il y avait, du côté impair de l'avenue de Longueil, quatre commerçants qui m'ont laissé un souvenir indélébile. Commençons par le premier, en progressant vers la place de la mairie. A côté d'un photographe, on trouvait une boutique de lingerie et vêtements pour dames, tenue, si ma mémoire est bonne, par un couple d'origine arménienne. Les vêtements qui trônaient dans la vitrine n'auraient pas fait pâlir de jalousie Dior ou Givenchy. Les Cent mille bas ne faisaient pas dans la dentelle : robuste chemise de nuit, pas de fanfreluches ou de volants affriolants annexés aux sous-vêtements, rien que du solide, du fonctionnel, de la qualité. Quelques mètres plus loin on trouvait la célèbre pâtisserie Durand, dont le fondateur, Louis, inventa le Paris-Brest, un gâteau souvent imité, jamais égalé. Mon père m'envoyait souvent le dimanche acheter cette célébrissime pâtisserie, en forme de couronne, fourrée d'une crème pralinée au beurre, et mêlée à des amandes effilochées. Il s'agit de toute une génération de pâtissiers qui garda jalousement le secret de ce prodige. Je crois que cette pâtisserie existe toujours sous le nom de Durand. Le Paris-Brest fut créé en 1910 pour célébrer la course cycliste Paris-Brest. Non loin de là, mademoiselle Petit tenait une papeterie. Petite, de corps un peu sec, cheveux blancs et voix agréable quoique un peu métallique, souffrant (pour autant qu'il m'en souvienne) d'un ulcère à la jambe, elle ne distribuait que des produits de qualité. Ses rayons n'étaient pas remplis de pacotille et n'étaient pas très bien garnis. Rien que du sérieux. Des bouteilles d'encre de toutes sortes, des plumes sergent-major. J'entretenais avec elle de longues conversations et je n'ai jamais su pourquoi. Et puis il y avait madame Linsolas qui était propriétaire d'une confiserie-chocolaterie, à l'angle de l'avenue de Longueil et de la rue du Prieuré. Le crâne surmonté d'un très haut chignon, elle vendait des énormes bouchées au chocolat dont je me suis empiffré plus souvent qu'à mon tour, quand je faisais mon stage en pharmacie chez mon père. Je n'avais que quelques cent mètre à parcourir ! Les galopins qui se rendaient à l'école de la rue du Prieuré ont du, sans soute, faire le fond de sa clientèle.

On pourrait encore évoquer le magasin de cycles, à côté du cinéma Pathé. On accédait à l'atelier par un étroit couloir, et l'on tombait sur un bric-à-brac invraisemblable de bicyclettes désossées, de chambres à air en réparation, de roues. Le propriétaire fabriquait lui-même des bicyclettes et mon père lui en acheta, une pour chacun de ses quatre premiers enfants. J'ai, hélas, oublié le nom du propriétaire qui, tout au long de la journée, portait, bien enfoncé sur sa tête une casquette.

Philippe Poindron


Mademoiselle Andrée et mademoiselle Odette

 

Mademoiselle Andrée était institutrice des tout-petits à l'école paroissiale Saint-Louis pendant la guerre. Normalement, l'école était dite "des filles", mais pour ce qui serait appelé aujourd'hui Grande Section de l'école maternelle, les classes étaient mixtes, ainsi du reste que celles du CP. Mademoiselle Andrée avait une tête ronde et lisse ; elle était douce. La salle de classe où elle officiait donnait sur la rue du fossé, juste en face de l'ensemble Institution Sainte-Jeanne d'Arc et la maison des demoiselles McAULIFFE qui y avait ouvert un jardin d'enfants. C'est dans sa classe que, regardant une carte de géographie fixée au mur, non loin de son bureau, j'ai pris conscience de quelque chose d'incroyable, à la fin de l'année 43-début de l'année 44. L'Allemagne, qui pour moi était une entité abstraite, un monstre terrible et méchant, une menace permanente, désincarnée, était un pays voisin de la France, mais TRES voisin, et je comprenais dans ma petite tête comment des Allemands avaient pu venir en France ; je compris aussi ce qu'était une frontière. Le passage de l'entité abstraite à une réalité concrète fut pour moi un choc, et je me rappelle parfaitement le lieu où j'étais dans la classe et la position de la carte sur le mur.

Mademoiselle Odette avait un air assez sévère. Elle racontait des histoire, dont celle du petit moulin, en en mimant le mouvement des ailes. Elle apprenait à lire aux petits. Nous étions en guerre, et nous avions droit, en tant que petits justement, à une distribution de gâteaux vitaminés et de pastilles tout aussi vitaminées que les gâteaux. Il s'agissait de sorte de biscuits. La grande et terrible punition infligée par mademoiselle Odette aux petits enfants peu sages consistait à ne pas leur donner des biscuits ENTIERS, mais des biscuits brisés. On ne perdait pas au change, mais on était désigné à l'ensemble de la classe, comme objets de réprobation. Et on en avait un peu honte, tout en dégustant les morceaux. Les pastilles étaient roses et elles avaient un goût particulier, un peu sucré, mais pas trop, un goût que je ne saurais décrire. Quel trésor de patience a-t-elle déployé en nous faisant répéter B - A, BA. Quand je suis rentré en 1947 à l'école Sainte-Marie, j'ai déclaré à monsieur Julien le Directeur, que je savais lire, mais je n'avais pas la moindre idée de ce que cela voulait dire. Il s'est avéré qu'en quittant Saint-Louis je ne savais pas lire et qu'en rentrant à Sainte-Marie, je le savais. Ces souvenirs sont très vivaces pour moi.

Philippe Poindron


Bibi, le chauffeur de bus.

 

Dans les années 50, il n'y avait pas encore de lycée à Maisons-Laffitte. Les adolescents qui devaient poursuivre leurs études secondaires (ils étaient relativement peu nombreux pour leur classe d'âge) pouvaient, pour ce faire, aller au très renommé cours de l'Ermitage à Maisons-Laffitte, dans un lycée parisien (souvent le lycée Condorcet pour les garçons), ou encore dans des établissements de Saint-Germain-en Laye : soit le cours saint Erambert pour les garçons, soit le lycée de fille, soit le lycée de garçons Marcel Roby, qui a l'époque était sis rue Léon Desoyer.

Mes parents avaient choisi de m'inscrire au lycée Marcel Roby. Pour rejoindre saint-Germain-en Laye, les galopins et galopines que nous étions devaient emprunter un très improbable bus, lequel n'avait qu'un lointain rapport avec ce que nous appelons aujourd'hui un bus. Crachotant une épaisse fumée bleu, brinquebalant, faisant un bruit de ferraille, il nous amenait place du château à saint-Germain.

Le bus, propriété de la CGEA (Compagnie générale d'entreprise automobile) stationnait devant l'école maternelle, transformée aujourd'hui en médiathèque. Son conducteur répondait au sobriquet de Bibi. Il était enveloppé, mais sous son apparente rondeur, il y avait un véritable pédagogue. Il savait canaliser les ardeurs juvéniles des garnements, les pépiements des jeunes demoiselles, le tout avec fermeté sans méchanceté.

Toute la question était de savoir s'il passait "par le haut" (traversait le bourg du Mesni-Le-Roi) ou "par le bas", en prenant la route qui surplombe la Seine et passe devant la champignonnière de Carrières-Sous-Bois. En fait, nous le savions jamais et je me demande si Bibi ne faisait pas exprès de se taire pour nous laisser dans l'incertitude.

Philippe Poindron


La petite chapelle, place Sully

 

Petite anecdote pour ceux qui se souviennent, peut-être, de cette minuscule chapelle près de la place Sully, qui ressemblait à un hangar et où officiait le Père Duchêne. Vu l'exiguïté de cette chapelle beaucoup de fidèles assistaient à l'office sur les marches extérieures, alors que les premiers bancs restaient vides. Ce brave curé vouait une haine terrible aux protestants, ce dont tous les fidèles souriaient. Lors d'un sermon à ce sujet, lors d'une envolée lyrique, l'abbé s'exclama: " Au jour du jugement dernier Dieu dira aux protestants...bon sang de bonsoir, y'a de la place, venez vous asseoir!". tout en tapant du pied et en montrant d'un index vengeur les fidèles restés dehors.

C' était vers 1948. J'étais tout petiote et je n'ai jamais oublié.

Dommage je n'ai pas de photo de cette chapelle qui a du être démolie depuis fort longtemps.

Marion Marlin


Le train du Président

 

Je m'apprêtais à prendre la passerelle, du côté de la place du marché pour rejoindre le local scout, juste à côté de la Chapelle Sainte-Thérèse. Soudain, j'entends le bruit d'une locomotive lancée à pleine allure et filant vers l'Ouest. On aurait dit qu'elle avait été passée au cirage ou au vernis noir tant elle était propre, brillante, belle. Chose curieuse, sur son devant, elle arborait deux drapeaux français. Et elle ne tirait que deux ou trois wagons. C'était le train du Président René Coty, comme je l'appris un peu plus tard, qui se rendait en Normandie pour un voyage officiel. C'est qu'à cette époque, le Président ne prenait pas l'avion, ne prenait pas de voiture blindée, encadrée par des motards et de la sécurité moustachue. Il faisait comme tout Français de la base. Voilà un souvenir qui pour moi est ineffaçable. J'imagine que le Président Coty a dû serrer la main du chauffeur et du mécanicien qui ont eu l'honneur de le conduire.

Philippe Poindron


Un cirque de passage

Vous souvenez vous?
Des cirques qui venaient chaque année sur le parking du marché ?
J' habitais à côté (rue pasteur) et je les entendais arriver avec leur ménagerie... parfois les éléphants et dromadaires trop gros étaient logés à l'entrée du parc (ou je me trompe peut-être j'avais même pas 10 ans) mais c'était drôle de voir brouter un dromadaire près de chez-soi.
En tout cas dans ma classe venait leur fille suivre nos leçons le temps de leur passage... elle nous racontait sa vie itinérante.

Agnes Souetre


La Première Equipe de Rugby

 

André Baugé pour moi est la source de diverses formes de souvenirs. Ceux d'un petit garçon qui aimait bien le voir venir voir mon père à l'atelier. Il se déplaçait à cette époque sur une moto pétaradante qui m'impressionnait. Un peu plus grand, à partir de 7 ans environ, j'ai fait toute une éducation dans le petit bois qui jouxtait sa maison. Premières cabanes dans les arbres, premiers "lance-gaule", premiers fruits chapardés malgré la présence de son énorme (?) danois, premières guerres de bandes de quartier. Encore plus grand, juste après mon brevet, nous avons investi le pré qui était entre le bois en le chemin de la Digue. Ayant avec quelques camarades découvert le rugby, à la télé avec Roger Couderc, au stade de Colombes grâce aux places gratuites offertes par M. Guidat, notre prof de sport au Prieuré, ce pré devint notre premier terrain de rugby. Mes parents m'avaient offert pour l'obtention du brevet un ballon ovale (1) indispensable à notre jeu. Les gamins grandirent... l'idée mûrit dans la tête de M. Roques... et nous avons quitté le "champ à Baugé" pour la rue du Tir, la rue Pauline Kreuscher et le kiosque. Première équipe de rugby à Maisons (1959/60) avec d'anciens élèves du Prieuré pour base. Le temps a fait le reste et le rugby est roi à Maisons. (1) le ballon ovale était inconnu dans la région et une brave dame se promenant rue de la Digue nous avait plaints de devoir jouer avec un ballon sur lequel était passé une voiture qui l'avait déformé.

Gérard Finet


Les épices de Marcel Prévôt et les pintades de Jambut ou les figures du marché couvert.

 

En l'an de grâce 1970, il était possible de se fournir en épices de toutes sortes auprès de Marcel Prévôt, un homme truculent et chaleureux. Je m'y rendais souvent avec ma jeune femme. Il avait compris que nous étions jeunes mariés, aussi faisait-il bon poids dans ses distributions de gingembre moulu, de poivre, de curcuma, et de toutes sortes de produits des îles lointaines. Son éventaire se distinguait à trente mètres en raison des suaves odeurs qui émanaient des monceaux pyramidaux d'épices de toutes couleurs. Un peu plus loin, nous pouvions nous fournir en volailles chez Jambut. Ses pintades étaient renommées. Les vendeurs étaient charmants, et la patronne avait compris que nous étions un jeune couple, point trop fortuné (j'étais maître assistant à Paris). Elle prenait donc grand soin en nous rendant la monnaie de choisir des pièces de 5 francs en argent, qui, en effet, à l'époque étaient en circulation. Nous croisions des connaissances, nous allions chercher des légumes chez Dutorte. Bref, c'était un moment d'intense vie sociale, de papotages légers, et d'échanges de nouvelles.

Philippe Poindron


L'école paroissiale de garçons à la fin des années 50.

 

L'école de garçons Sainte-Marie de la rue des Fossés comptait trois enseignants à la fin des années 50. Mademoiselle Mazella, monsieur Payen et monsieur Julien. Je n'ai pas été l'élève de Mademoiselle Mazella (que l'on appelait Mademoizella !), mais je le fus de monsieur Payen et de monsieur Julien. J'ose dire que je dois tout à ces deux instituteurs. Monsieur Payen enseignait aux élèves de 9 et 8e. Il était extraordinaire. Il avait sur son pupitre un petit marteau de bois peint en rouge. Malheur à celui qui n'écoutait pas. D'un geste aussi sûr que prompt, il envoyait le petit marteau en direction du distrait... Nous avions trois cahiers, aux fonctions bien distinctes. Un cahier de brouillon où l'on faisait les calculs des problèmes ou les exercices de grammaire, de conjugaison et d'orthographe. Nous avions un cahier dit "du jour", où l'on reportait d'une écriture aussi soignée que possible les problèmes (à gauche de la feuille : "Solutions" à droite "Opérations"), le tout séparé par une ligne verticale. Et puis nous avions un cahier dit "cahier mensuel", qui devait être un chef d'oeuvre, le chef d'oeuvre du mois, par l'écriture, la propreté, la disposition.

Monsieur Julien enseignait aux garçons de 7e, de 6e, et surtout à ceux qui préparaient le Certificat d'Etudes. Peu de jeunes, aujourd'hui, seraient capables d'avoir la moyenne à cet examen. Nous avions une dictée TOUS les matins. Monsieur Julien corrigeait nos travaux entre 11 h 30 et 13 h 30, et il commençait l'après-midi en passant auprès de chacun de nous et en nous demandant ce qu'il aurait fallu écrire. Malheur à celui qui disait une bêtise. Monsieur Julien lui tirait l'oreille (doucement) jusqu'à ce que le malheureux torturé finisse par trouver la bonne réponse. Car si les fautes étaient soulignées en rouge, il revenait à l'élève de trouver la bonne solution. Il avait une manière extraordinaire pour nous expliquer les problèmes de partage, les problèmes de robinets, ceux des trains qui partent à des heures et à des vitesses différentes et qui doivent se croiser en un point et un temps qu'il nous revenait de trouver ! Horrible énigme pour nombre d'entre nous. Nous avions pour encriers des sortes de godets en porcelaine blanche logés dans nos pupitres. Monsieur Julien, régulièrement, préparait devant nous l'encre violette, à parti d'une poudre et il venait remplir soigneusement nos encriers. C'était un véritable cérémonial. Monsieur Julien était d'un savoir universel. Il jouait fort bien de l'orgue, et, à des occasions diverses, tous les garçons montaient pour la messe dominicale à la tribune de l'église Saint-Nicolas, et à la fin de la messe, nous chantions "Flotte petit drapeau, flotte, flotte bien haut", pour mettre notre patrie sous la protection de Marie, de Jésus, et des saints.

 

J'ai aimé et admiré ces deux enseignants. J'ai eu le bonheur de revoir monsieur Julien alors que je venais d'être nommé à Strasbourg. C'était comme si je ne l'avais jamais quitté. Comment dire ma gratitude à ces enseignants exceptionnels ?

 

 

                                                                                                                                                Philippe Poindron

 


Le théâtre de la propriété du Comte de Clermont-Tonnerre, avenue du Château
Le théâtre de la propriété du Comte de Clermont-Tonnerre, avenue du Château

Théâtre dans une vieille demeure.

(Celle du comte de Clermont-Tonnerre)

 

Qui se souvient parmi vous de la salle dite "Clermont-Tonnerre" ? En fait il s'agissait d'une demeure construite (je l'ai appris il y a trois jours en cherchant sur Internet) en 1910 pour la famille des comtes de Clermont-Tonnerre. La maison semblait abandonnée depuis des lustres et le jardin n'était pas très bien entretenu. Toujours est-il qu'à l'occasion d'une pièce de théâtre que l'on devait jouer dans cette salle "Clermont-Tonnerre", je me rendis sur les lieux avec ma maman. Je devais avoir 12 ou 13 ans. L'endroit respirait une tristesse incroyable. On aurait dit que les murs de la maison pleuraient d'ennui ou de détresse. La pièce de théâtre en question était une tragédie de Racine. Ce qui m'étonne c'est que dans mon souvenir il y avait une vraie scène et des sièges bien alignés, et donc un vrai théâtre. Mais je ne me souviens pas si ce théâtre était dans la maison elle-même ou dans un bâtiment annexe. Cette maison existe-t-elle toujours ? A-t-elle changé de propriétaire ? Et comment se fait-il qu'une maison particulière ait pu être ouverte au public ? Je crois que la pièce était jouée par des acteurs recrutés par Henri Blain, qui fut chef de groupe scout à Maisons-Laffitte, dirigea la chorale Richard-Marie Delalande, et accessoirement tenait une serrurerie avenue de Longueil.

Philippe Poindron


Souvenir de la deuxième guerre.

 

A l'angle de l'avenue Malesherbe et de l'avenue Eglé se tenait (et se tient peut-être toujours) une très belle maison qui appartenait à une famille très connue de Maisons-Laffitte. Mes parents entretenaient de très bonnes relations avec elle. Figurez-vous que pendant la guerre, alors que les alliés tentaient de bombarder le pont qui donne sur Sartrouville, mes parents jugeant que l'abri offert par la cave voûtée de notre maison était assez précaire, trouvèrent refuge chez ces bienveillants voisins. Nous nous rendîmes donc dans le jardin où, je ne sais comment, les habitants avaient construits un abri dans le sol. Nous y passâmes une bonne demi-journée, dans une obscurité relative, avant de nous extraire de cette sorte de sépulcre protecteur. J'ai constaté que l'un des lecteurs de ces anecdotes porte le patronyme de cette famille. Peut-être pourra-t-elle confirmer que cet abri existe toujours... On le trouvait à droite en entrant dans le jardin, je devrais dire à sa pointe, à mi-chemin de la maison proprement dite.

Philippe Poindron


Les sirènes des alertes et les nuits sur une paillasse.

 

La cave de notre grande maison comportait plusieurs pièces dont une était voûtée et avait dû servir de cellier au XIXème siècle. Pendant la guerre, mes parents avaient imaginé qu'elle offrirait une grande sécurité en cas d'alerte, voire de bombardements. Ils avaient donc installé dans la susdite cave deux grandes paillasses placées contre le mur d'entrée, à droite. Il y avait aussi, perpendiculairement placée au mur de gauche, une autre paillasse de plus petit calibre, où, quand les affaires devenaient un peu trop chaudes, mademoiselle Suzanne, la fidèle employée de mon père, venait joindre ses peurs aux nôtres. Quand les sirènes sonnaient pour annoncer une alerte, nous descendions dans cet abri dérisoire (j'ai signalé qu'en une occasion, nous avons profité de l'abri que la famille Caffin avait ménagé dans son jardin, car l'alerte était plus sérieuse, et l'abri plus sûr). Tandis que nous entendions les avions vrombir, ma maman avait imaginé que la meilleure défense contre les bombes était le chapelet. Nous disions donc des "Je sous salue Marie"... Mon père n'a jamais consenti à descendre dans les ténèbres de cette sorte de caverne qui sentait l'humidité et le moisi ; il préférait rester dans sa chambre bien qu'il eût approuvé l'initiative de cette protection souterraine.

 

Juste à côté de cette cave, il y avait une autre pièce qui avait servi de cuisine, avant que des propriétaires plus pratiques eussent adjoint au corps principal de la maison, sans doute au début du XXe siècle, une aile annexe où ils installèrent une vraie cuisine. Il n'empêche que dans l'ancienne cuisine du sous-sol, il y avait un évier de pierre, et qu'il était possible de faire la lessive, ce qui se fit dans les deux années qui suivirent la fin de la guerre. J'aimais beaucoup cette pièce. Mes parents y avaient logé un grand récipient cylindrique de grès (on disait une "conserve"), dans lequel il était possible de conserver des oeufs une fois rempli le tout avec de l'eau additionnée de silicate. Il se formait à la surface une sorte de croûte protectrice à l'abri de laquelle les oeufs dormaient tranquilles. Crever la croûte superficielle pour aller à la pêche d'un de ces précieux objets, était un plaisir. Un peu plus loin , à droite, ma maman avait accroché un garde-manger grillagé où il était possible de conserver quelques aliments qui profitaient de l'ombre et de la fraîcheur propice et toute relative des lieux. Et puis, dans une autre petite pièce, il y avait un véritable trésor ; mon père en tant que pharmacien avait droit à un quota de sucre qui lui permettait de préparer les sirops. J'avoue à ma très courte honte, avoir contribué par des prélèvement réguliers, à faire baisser le niveau de la réserve et je ne m'en suis jamais confessé. Je ne fus jamais grondé, en dépit des justes soupçons conçus par mes parents à mon égard. Mon père avait également droit de recevoir de l'huile de paraffine. Quand nous avions quelques pommes de terre, ma maman faisait des frites qu'elle plongeait dans l'huile de paraffine bouillante. Il n'y eut jamais de suite intestinale à cette curieuse recette. Ce sont là des souvenirs du Maisons-Laffitte de guerre, et il est bon de les rappeler car ils risqueraient de disparaître, s'il n'en était pas fait témoignage, avec celui qui a vécu ces scènes.

 

                                                                                                                                                                                                                                                                                                    Philippe Poindron


Après l’alerte…

 

Une sirène annonçait la fin de l’alerte aérienne, et nous libérait de la prison souterraine où nous avions trouvé un abri très problématique. Je sortais dans le jardin dont les allées, qui circulaient entre de vertes pelouses, étaient gravillonnées. La chasse était ouverte. Comme Ivy l’a signalé, on cherchait d’abord les éclats d’obus dont nous ne connaissions pas le nom, mais l’aspect métallique, marbré, je ne sais pourquoi, de quelques traces blanchâtres. Il me souvient avoir trouvé un morceau de métal de quelques centimètres trônant ironiquement au milieu des gravillons (Ceux-ci provenaient de la gravière et ils étaient non pas tranchants, mais arrondis, ce qui leur donnait un petit air amical et familier). J’ignorais de quoi il s’agissait et voulus me saisir de cet insolite débris. Erreur fatale, car l’éclat était encore brûlant. Peu de temps après, du reste, mon père rentra à la maison, apportant avec lui un énorme éclat qui avait perforé le plafond de la pièce arrière de son officine, un éclat que nous avons longtemps gardé comme trophée et comme presse-papier.

Et puis une autre chasse était ouverte, la chasse aux tracts. Sous ce nom, on désignait en fait des sortes de lanières métalliques argentées que les avions larguaient abondamment au dessus des zones qu’ils entendaient accabler de leurs bombes, et qui servaient à brouiller les radars ennemis. Ce qui me paraît tout à fait invraisemblable, c’est l’inconscience des dangers qui menaçaient de fondre sur nous et qui nous passaient, c’est le cas de le dire, très largement au-dessus de la tête. Il me souvient, et c’est un souvenir terrible, avoir vu dans le ciel, un peu en arrière du clocher de l’église, mais très haut dans le ciel, un objet enflammé, et j’appris plus tard qu’il s’agissait d’un parachutiste. Je n’en sus jamais davantage. Je date ces souvenirs de l’été 1944. Peut-être certains d’entre vous nous livreront-ils quelques détails supplémentaires sur ces moments qui laissent dans la mémoire des enfants des traces indélébiles.

Philippe Poindron


Chewing-gum et beurre de cacahuète.

 

Peu après la libération de Maisons-Laffitte par les troupes américaines, quelques GIs et leurs officiers stationnèrent quelque temps dans notre ville. Deux d’entre eux qui, dans mon souvenir étaient des officiers subalternes, les lieutenants Brown et Timschak (là, je suis sûr des patronymes), devinrent amis de mes parents, et le demeurèrent longtemps après la guerre, jusqu’à ce que la distance et la mort viennent interrompre cette amitié.

Ils venaient nous voir souvent, parce que ma maman parlait très correctement anglais. Celui de mon père était plus approximatif et il était irrémédiablement marqué par un accent franchouillard, que n’aurait pas désavoué Louis de Funès et sa Grande Vadrouille.

Ces Américains étaient délicieux. Ils apportaient avec eux des objets d’une rareté inouïe : des bonbons de toutes couleurs qui étaient ensachés dans des rouleaux, qui avaient une forme arrondie et qui étaient percés en leur centre. Ils nous firent découvrir le chewing-gum (prononcez chouimegomme), le beurre de cacahuète et surtout donnèrent à mes parents deux ou trois lampes électriques ; je ne sais comment appeler ces objets plats, kakis, grossièrement triangulaires, munis sur la tranche d’un bouton très allongé et monté sur ressort, sur lequel on appuyait régulièrement pour faire tourner une magnéto miniature, génératrice d’électricité. En cas de coupures de courant, qui étaient très fréquentes à l’époque mais annoncées officiellement à l’avance, ces petits engins étaient tout de même plus pratiques que les bougies dont la flamme vacillait au moindre souffle quand on descendait à la cave chercher soit une bouteille de vin (en de solennelles occasions) soit des œufs soit encore de la charcuterie entreposée dans le garde-manger.

Je crois me souvenir (mais la chose est un peu plus floue) qu’ils nous firent découvrir le goût des oranges et celui non moins désirable du chocolat. Je suis plus sûr du chocolat que des oranges !

Les lieutenants Brown et Timschak ont probablement quitté ce monde. Mais que leur mémoire soit à jamais bénie pour leur gentillesse, leur discrétion et leur délicatesse.

Philippe Poindron


Un drôle de gibier...

 

Voici une histoire authentique qui date des années 1943 ou des années 1944. Nous habitions une grande maison à l'entrée du parc. Elle faisait l'angle de l'avenue Lavoisier et de l'avenue Eglé et jouxtait par son mur du fond le jardin et la maison du Dr Grenier que certains d'entre vous ont peut-être connu. Mes parents entretenaient avec monsieur et madame Grenier des relations très amicales. Un jour, mon père reçoit d'un ami de province - Je peux citer son nom car il doit nous avoir quitté, monsieur Chapatte - un superbe morceau de gibier. C'est que, voyez-vous, pendant cette guerre-là, la viande était rarissime, tout comme le fromage dont l'obligeant monsieur Chapatte nous envoyait parfois quelques morceaux. Pas question de garder pour soi ce précieux et rarissime morceau. Ma maman le fait mariner comme elle peut et elle propose aux Grenier de venir partager, chez eux, ce luxueux rôti de chevreuil, ou de ce qui semble être du chevreuil.

Et les voilà donc mes parents et les Grenier en train de déguster le civet de chevreuil. Et je t'y vais du "On sent que cette bête a été forcé lors de la chasse." Ou "Un chevreuil comme on n'en mangera jamais plus". J'ai presque le sentiment de les entendre, car ils dînaient dehors, par dessus le mur qui séparait les deux jardins, oui de les entendre s'esclaffer, se réjouir...

Quelques jours plus tard, après ces mémorables agapes, mon père reçoit une lettre de monsieur Chapatte, qui lui demandait en substance comment il avait trouvé son morceau de cheval !

Philippe Poindron


Les dragons, le microbiologiste et Félix d'Hérelles.

 

En 1915, la dysenterie sévissait dans un régiment de dragon stationné dans le camp militaire de Maisons-Laffittequi plus tard hébergera le 2me RIMA. En août, un microbiologiste de l'Institut pasteur, Félix d'Hérelles (qui n'était pas on vrai nom), fut chargé d'isoler le bacille responsable de la maladie et il constata de très curieux phénomènes dans les cultures préparées à partir des selles des malheureux dragons. Après avoir isolé le bacille, il l'étala sur des milieux de culture agarosé en boîte de Petri, et il constata qu'il se formait des trous dans le tapis bactérien. Il eut une intuition géniale, en attribuant la formation de ces trous à un agent ultramicroscopique ou ultravirus. Il utilisa un ultrafiltrat de suspension de selles de malades et il constata que ce filtrat (exempt de toutes bactéries) était capable de lyser une culture de bacille de la dysenterie en milieu liquide. Il venait de découvrir les virus des bactéries, appelés bactériophages. Ce fut une découverte d'une portée considérable. Certes d'Hérelles eut une vie mouvementée, mais je m'étonne qu'aucune rue mansonnienne ne lui soit dédiée. Qui réparera cette erreur ?

Philippe Poindron


Le cuisinier de la dernière Tsarine

 

Peut-être ne le savez-vous pas. Mais dans les années 50 vivait à Maisons-Laffitte un homme de fière allure, l'allure d'un aristocrate russe. Il élevait des chèvres et venait régulièrement s'approvisionner chez mes parents en croutons de pain, trop rassis pour finir en pain perdu, et en épluchures diverses. Monsieur Gorriguès (orthographe du patronyme non garantie) avait été le dernier cuisinier de la Tsarine. Il en vantait la gentillesse et l'élégance. Je dévorais ses paroles. Et il avait quitté la Russie pour la France, où il vivait pauvrement, sans jamais avoir perdu la distinction qu'il devait avoir quand il était en service à la cour de Russie. Cette petite histoire méritait d'être donnée en pâture à nos amis.

                                                                                                                                                                                           

 

Philippe Poindron


Savez-vous que l'inventeur des amortisseurs hydrauliques, monsieur Houdaille, a vécu à ML et y est mort. Ce fut une invention révolutionnaire qui valut à ce génie de la mécanique, notoriété et fortune, une fortune bien méritée. J'ai eu le bonheur et la surprise de rencontrer une de ses filles lorsque j'étais à Strasbourg, ainsi que la maman de cette dernière et qui, aujourd'hui, a disparu. Madame Houdaille connaissait très bien mes parents, mon père notamment, qui était son pharmacien. Le monde est petit. Et il me semble indispensable de rappeler à nos concitoyens que ML était une ville aux multiples visages.

 

                                                                                                                                                                                                        Philippe Poindron

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Des cyprès du souvenir ou bien les trompettes de la renaissance ?

 

Dans les petits matins, on voyait calmement déambuler, ici et là, dans les avenues cavalières du Parc, des petits groupes de cinq à dix chevaux, montés par des lads. Le spectacle était particulièrement splendide au printemps ; le soleil, le ciel, les arbres, les chevaux et les hommes, unis dans une même allégresse chantaient une ode à la nature renaissante. Il arrivait aussi, qu’après un galop d’essai, un canter, qui se déroulait souvent sur la piste qui longe le mur du parc, non loin de la place Napoléon, un cheval s’emballe. Il me souvient en avoir vu un passer devant la grille de notre maison, les yeux fous, la bouche écumante, la selle ballant sous le ventre, il déboulait vers la place de l’entrée du Parc. C’était effrayant. Gare au passant imprudent, au cycliste esseulé ! Ils avaient grand intérêt à se garer le plus vite possible. On m’a raconté, mais je ne sais si la chose est vraie, qu’un jour, un cheval emballé, aveuglé par une peur irrépressible, s’est jeté contre un mur et s’est fracassé le crâne.

Quand il y avait course, il fallait faire une petite visite à La Civette, le matin. Dans une atmosphère rendue opaque par la fumée, des turfistes, crayons en main, attablés autour d’un blanc cassis (on ne disait pas « kir » à l’époque) ou d’un petit noir, soulignaient dans un journal des noms de chevaux avant d’aller les jouer ; déjà cinq ou six parieurs faisaient le siège du buraliste qui encaissaient les mises. Le matin déjà, on voyait de longs camions gris, des vans, transporter leur précieuse cargaison vers l’hippodrome. C’était un curieux balai. Puis, en début d’après-midi, on voyait, surtout dans la contre-allée du côté impair de l’avenue Eglé, des dizaines d’hommes (il ne me souvient pas qu’il y ait eu beaucoup de femmes), souvent coiffés d’un feutre, se diriger vers le fond du Parc pour rejoindre l’hippodrome. Il n’y avait pas de bus, et le chemin de fer (qui a été évoqué ici-même) n’était plus en service. Nous savions que la séance avait pris fin, lorsque les spectateurs refluaient vers l’avenue de Longueil pour prendre le train et regagner leurs pénates.

Ainsi, la vie mansonienne était rythmée par les caprices des chevaux, et nous aimions cette vie qui unissait si bien les hommes et les animaux. Est-il trop tard ? Et faut-il planter les cyprès du Souvenir auprès des défuntes écuries et de l’hippodrome condamné ? Ou bien faut-il emboucher les trompettes de la Renaissance ?

                                                                                                                                                  Philippe Poindron


Dans les années 1952 et 1953, lorsque nous avions une sortie scoute le dimanche, nous commencions la journée par la messe dominicale, dans la chapelle attenante au couvent des sœurs de Jésus au Temple, avenue Eglé. Nous commencions immanquablement la messe par un cantique dont j'ai encore et les paroles et la musique en tête : "Seigneur mon âme t'adore, Par les clartés de l'aurore, Et par les eaux souterraines qui vont jaillir aux fontaines. Béni soit Dieu Créateur du soleil qui luit." Puis nous sortions, point trop sanctifiés pour nombre d'entre nous. Je me souviens d'une réflexion de Louis Charvet à la sortie d'une de ces messes, et aujourd'hui encore elle me laisse perplexe quant à la profondeur de son adhésion personnelle aux mystères de la foi. Louis, à l'époque, avait tout du titi parisien. Il était d'un drôle incroyable et sa sœur, membre de notre groupe, confirmera sans aucun doute mes dires. L'aumônier qui célébrait était le père Chaumet ou peut-être l'abbé Moliner. Le couvent des soeurs a été fermé, la belle maisons rachetée et le tout est devenu une résidence pour personne âgée (je crois), le Belvédère. Adieu, chers souvenirs adieu au trio sororale constitué des soeurs Angélique, Mélaine et Victorine. Les bâtiments peuvent s'écrouler, restent les souvenirs et les impressions inoubliables de l'adolescence. La photo est de Caroline Veit. Vous pourrez en voir d'autres en allant sur le site Clochers d'une église de France, Maisons-Laffitte.
Philippe Poindron

Mon voisin, LE RETAMEUR

 

En 1950, les rues de Maisons, la rue Masson entre autres, étaient beaucoup plus calmes. Cependant notre voisin d'en face faisait beaucoup de bruit. Il passait le plus clair de son temps à taper, au marteau ou au maillet, sur des gamelles, des cuvettes, des bassines et des baquets en zinc.

De temps en temps une voix s'élevait pour lui demander un peu de silence. C'était généralement fait avec la délicatesse coutumière à l'époque ; ce qui m'interdit de reproduire ici les mots utilisés.

Curieux comme un enfants de 8 ans, je demandai à mes parents quel était ce drôle de métier.

Le Père P...., il est rétameur. J'étais bien avancé ; je savais ce qu'était se rétamer (tomber), se faire rétamer (perdre toutes ses billes) mais de là à en faire un métier !

C'est quoi un rétameur ? C'est un monsieur qui bouche les trous. Enfin je savais !

Sa clientèle était presque exclusivement féminine car c'était les femmes qui utilisaient ces ustensiles pour la cuisine ou la lessive.

Pourquoi donc ces sourires entendus et ces plaisanteries au passage de certaines clientes ?

Ce n'est que plus tard que j'ai compris pourquoi le matin des mercredi et samedi (heures de marché où se rendait Madame P...) étaient jour de tarif promotionnel pour certaines clientes.

C'est fini le bon temps d'être étameur, le plastique a causé la perte de ce brave homme.

V'LA LE REMOULEUR

Je fais l´ métier d´ rétameur

Je suis la joie d´ mes pratiques

Car j´ai l´esprit très farceur

Puis, l´autre jour, une cuisinière

M´apporte un filtre en fer blanc

J´ dis en lui r´gardant l´ derrière :

Il a vu le feu souvent

Tam tam tam, c´est moi qui rétame

Les chaudrons, les casseroles

Je coule du plomb dans le trou du fond

Des marmites et des chaudrons

Tam tam tam, c´est moi qui rétame

Les chaudrons, les casseroles

Y en a pas beaucoup comme moi, voyez-vous,

Pour reboucher les p´tits trous

Une dame du monde m´apporte

Son Pigeon "paume" dessoudé

Et me d´mande quand j´ lui rapporte :

L´avez-vous bien réparé?

J´ lui réponds :

Ma p´tite louloute

A moi, vous pouvez vous fier

Mais si vous avez des doutes

Ensemble on va l´essayer

Refrain

Une demoiselle me confie

Sa bassinoire qui fuyait

Elle m´ dit : Faut qu´elle soit finie

Pour ce soir car je gèlerais

J´ lui réponds : Vous pouvez m´ croire

Vous n´aurez pas froid dans l´ lit

Si j´oublie votre bassinoire

J´ vous en servirai une de nuit

Gérard Finet


Une pilule n’est pas toujours dure à avaler.

 

Avant de vous raconter cette petite histoire, je voudrais prier mes lecteurs d’excuser la pauvreté des thèmes que j’aborde dans mes récits : la guerre, le scoutisme, la vie paroissiale, et la vie professionnelle, la description de quelques commerçants bien connus des mansonniens. Mais ces souvenirs sont anciens, et il est bon qu’ils ne se perdent pas dans les ténèbres de l’oubli.

Quand j’ai commencé mes études de pharmacie, il était nécessaire de faire un stage officinal d’une durée d’un an plein. C’est ce que je fis, en 1957-1958, dans l’officine de mon père. À cette époque on faisait encore beaucoup de préparations : des sirops, des suppositoires, des pommades, des cachets (dans des capsules de pain azyme, selon la très ancienne méthode de Stanislas Limousin), des paquets, et surtout des pilules ! Ah ! les pilules. J’adorais faire des pilules.

Nous disposions pour ce faire d’un appareil spécial, que l’on appelait justement un pilulier. Il comportait un plateau plan, et à une de ses extrémités une région cannelée, sur laquelle nous disposions le magdaléon (un rouleau mou destiné à être coupé), préalablement préparé sur le plateau. Un autre support cannelé venait s’adapter aux cannelures de l’extrémité du plateau, on appuyait sur le support, et le magdaléon se trouvait coupé en petits morceaux dont la forme ressemblait, avant façonnage à des bonbons de réglisse.

Or donc, un jour, le Dr HINARD me fait préparer, pour son usage personnel, des pilules à base d’extrait mou de valériane et de gardénal. Comme l’histoire remonte à plus de 60 ans, je ne pense pas rompre le secret professionnel auquel le serment de GALIEN m’astreignait et m'astreint toujours. Me voilà donc en train de peser sur le trébuchet la quantité requise d’extrait que je dépose sur un papier spécial pour qu'il n'adhère pas, je mets l’extrait dans un mortier de faïence et j’ajoute par petites portions le gardénal en poudre, en épistant vigoureusement le mélange (épister est le terme technique pour désigner le mouvement particulier qu’il faut imprimer au mélange pour qu’il soit bien homogène) avec un pilon de faïence. Préparation du magdaléon, découpe et façonnage final qui consiste à donner une forme ronde à ces petits morceaux aplatis qui deviendront des pilules, en s’aidant d’un disque de buis auquel on imprime un mouvement circulaire. Mes pilules sont parfaitement rondes. J’ai bien pris soin de les façonner en présence de poudre de réglisse, et je les mets dans une boîte spéciale, aux bords d’un beau rouge sombre tirant sur le violet. Mais j’ai oublié une chose importante : faire sécher les susdites pilules à l’air libre pour les faire durcir…

 

Trois jours après, je vois arriver, l’air goguenard, le bon Dr HINARD (qui était un très fin prescripteur). Il vient avec la boîte, l’ouvre et, sans dire un mot, en dépose le contenu sur le comptoir de préparation. Mes pilules n’ont plus de pilules que le nom, elles se sont agglomérées, agglutinées, ratatinées… Pas de commentaires du Dr HINARD. Il aurait pu m’attraper. Non, il se contente d’en rire, et moi, penaud, de tout recommencer. Ce sont des leçons que l’on n’oublie pas. Ainsi, toutes les pilules ne sont pas dures à avaler ; mais elles peuvent être amères si l’on manque d’humour.

 

                                                                                                                                                                                                                                                                   Philippe Poindron


Photo Christian Muniglia. Procession Fête Dieu, 1953/54
Photo Christian Muniglia. Procession Fête Dieu, 1953/54

Une tradition perdue !

En prévision de ce jour solennel, qui en France avait lieu non pas un jeudi (60 jours après Pâques) mais le dimanche suivant ce jeudi, les mamans des familles de Maisons-Laffite, préparaient pour les plus jeunes de leurs enfants (7-9 ans), une sorte de corbeille destinée à recevoir des pétales de rose. Il s’agissait d’une boîte rectangulaire en carton, capitonnée d’un étoffe blanche et précieuse. Un grand et large ruban blanc était cousu sur chaque petit côté de la boîte, pour faire un collier, ce qui permettrait aux enfants de jeter au passage du saint Sacrement des pétales de rose pour honorer la présence réelle en plongeant leur petite main dans cette corbeille. Cette fête très solennelle incluait une procession et la présentation de l’ostensoir contenant une custode habitée par une hostie consacrée. Il y avait aussi sur le parcours de la processions quelques reposoirs fleuris où le clergé et les enfants de chœur s’arrêtaient un moment pour encenser l’ostensoir. Je me souviens très bien de ce jour où après que maman eut rempli la corbeille de pétales prises sur les roses les plus belles et les plus odorantes du jardin, j’arrivai au débouché du passage Régnat qui donne sur le parvis de l’église saint Nicolas, peu avant que la procession ne passe devant ceux des fidèles qui n’avaient pas intégré cette dernière. Alors, prenant à pleine main ces pétales roses, mordorés, rouges, roses bordés de jaune, je les jetais sur l’ostensoir, heureux et fier du geste. Oh ! Certes je n’en comprenais pas bien le sens, mais je le trouvais beau. Hormis quelques endroits en France (Bretagne, Pays basque) où les fidèles ne sont pas frileux et manifestent publiquement leur foi, cette tradition de la Fête-Dieu a disparu. Il serait bon qu’elle redevint vivante et enthousiaste. Car nous n’avons guère gagné en sagesse et en civisme assumé d’avoir chassé Dieu de l’espace public.

Philippe Poindron


Partie simple, sans bouger…

 

Nous sortions de la guerre. À l’époque (nous sommes dans les années 1948-1949), il n’y avait ni smartphones, ni consoles, ni jeux vidéo, ni planches à roulette, et très peu de télévisions. Pourtant, nous ne nous ennuyions jamais. Il y avait un jeu qui faisait fureur à l’école saint Louis, et qui ne nécessitait qu’un mur et une balle, de petite taille pour les plus habiles, un peu plus volumineuse pour les balourds. Le jeu consistait à envoyer la balle ou le ballon et à rattraper l’objet (appelé, par les pédagogues modernes, « référentiel bondissant », c’est tout ce qu’il y a de plus vrai) après qu’il avait rebondi, sans le laisser choir. Il fallait chanter sur l’air des tables de multiplication :

"Partie simple,

Sans bouger (le seul mouvement autorisé était celui du jet du projectile et de son rattrapage),

Sans rire (les copains s’efforçaient de nous faire glousser, par des grimaces, des cris de toutes sorte),

Sans parler (malheur à celui qui disait la chose en lançant le ballon ; il fallait le dire AVANT),

D’un pied (debout sur une jambe),

De l’autre (debout sur l’autre jambe),

D’une main,

De l’autre,

Petit rouleau (on faisait faire à ses bras un mouvement d’enroulement, l’un autour de l’autre),

Et grand rouleau (on faisait une rotation sur soi-même, dans l’axe du corps)."

On recommençait alors une série, sur le thème du sans bouger, puis du sans rire, puis du sans parler. Le jeu se jouait à plusieurs, ou tout seul. Mais il faisait nos délices. Heureux temps ou l’imagination, la compétition fraternelle, et la simplicité des moyens aidaient au développement du mouvement, de la maîtrise de soi et du respect des règles.

Je ne sais pas si l’un de mes lecteurs se souvient de ce jeu aussi innocent que formateur. Mais je sais que j’en ai connu des murs, et dans les moindres détails, de l’écaille qui les décorait, aux éraflures, et jusqu’aux petites mousses qui poussaient en leurs coins humides.

Philippe Poindron


Les cloches de Saint-Nicolas. (Août 1990.)

 

Lorsque j’étais enfant, je devinais que l’on était en train de changer de saison rien qu’à la façon dont résonnaient les cloches de l’église Saint-Nicolas.

Je déchiffre leur message aussi facilement qu’autrefois. Je fermais alors les yeux pendant de longs instants, le front collé à la vitre de la fenêtre, dans la chambre d’ami, ou bien perché dans le vieux robinier dont j’avais fait mon refuge, ou bien encore adossé au mur de notre vieille maison, le visage tourné vers le couchant. Parfois encore, je m’asseyais sur les marches du perron, la tête entre les mains, et je goûtais ces moment où, dans le crépuscule, les cloches sonnaient pour moi tout seul.

L’hiver, à Noël surtout, leurs vibrations, assourdies par l’humidité et le brouillard, quand ce n’était pas la neige, semblaient venir de nulle part et de partout. Quelqu’attention qu’on y mît, on ne pouvait en localiser la source ; on était enveloppé dans un manteau de sonorités ouatées et lointaines.

Arrivait le printemps avec ses ondées passagères et ses vents venus de la mer. Les cloches rendaient un son plus aigu mais délavé par les pluies. Puis, vers Pâques, tout changeait ; plus fragile mais plus pur, leur chant restait suspendu un moment dans l’air transparent et frais avant d’expirer dans un léger tremblement.

Au plus fort de l’été, il fallait que les sons pussent vaincre la résistance de l’air chauffé à blanc et dilaté. Alors le tintement des cloches, rendu plus grave, semblait venir de très loin, de bien au-delà de la forêt qu’il donnait l’impression de devoir survoler avant de parvenir jusqu’à nous.

Vers la fin du mois d’août, comme aujourd’hui, on notait un changement subtil dans la façon qu’avait l’horloge de nous mesurer le temps. Il irait en s’amplifiant jusqu’à ces jours de septembre où apparaîtraient les premières taches d’or aux frondaisons des arbres du grand parc. C’était à l’automne que le chant des cloches était le plus émouvant. Je ne puis l’entendre, aujourd’hui encore, sans que monte en moi une foule d’émotions et de sensations qui firent les joies mélancoliques de mon enfance. D’abord les cloches semblaient sonner plus lentement qu’à leur habitude ; elles étaient fatiguées d’avoir servi des fidèles qui avaient déserté la paroisse pendant les vacances. Les vents et les pluies allaient revenir. Les enfants, de nouveau, iraient à l’école par les allées du Parc jonchées de feuilles mordorées. Ils ramasseraient de beaux marrons vernissés et les échangeraient peut-être contre des billes. Ils devraient apprendre leurs leçons. Les cloches invitaient aussi à se perdre dans la forêt où je m’efforçais de suivre, derrière les taillis en feu, l’ombre des chevaux de course qu’on élevait en grand nombre dans les écuries du Parc.

Vers le milieu de l’automne, les cloches ne tintaient plus. Il fallait faire son deuil des soirées éclairées par les rayons obliques du soleil. Il faudrait se prémunir contre le froid perçant qui ne manquerait pas de s’abattre au beau milieu de novembre et couvrirait de givre les pelouses de notre jardin.

 

Lorsque maman quitta pour toujours sa maison terrestre, les cloches sonnèrent pour saluer son départ. Elles lui firent, pendant quelques instants une escorte discrète, et jamais chant d’adieu ne fut plus poignant que ce chant lancé vers le ciel profond où il se perdait : jamais les cloches n’avaient si bien chanté. Et c’était pour elle…

 

                                                                                                                                                  Philippe Poindron


Bonjour ma cousi-ine…

L’un de nos membres, répondant à l’un de mes petits récits, évoquait les comptines, les jeux et les chants de son enfance.

Se souvient-elle de cette ronde charmante que les institutrices apprenaient à leurs élèves à l’école Saint-Louis ?

On faisait d’abord un grand cercle, au milieu de la cour en se donnant la main pour que le cercle soit bien régulier, et, comme il y avait autant de filles que de garçons, les maîtresses s’arrangeaient pour qu’il y ait alternance du type chabada-bada dans le cercle des participants. La ronde commençait. Un garçon se tournait vers une fille et lui chantait : "Bonjour ma cousi-ine » à quoi la cousine putative répondait : « Bonjour mon cousin germain." Et le susdit de dire : "On m’a dit que vous m’aimiez. Est-ce bien la vérité ? " La fillette alors répondait, bougeant la tête de droite et de gauche pour signifier son refus : "Je n’m’en soucie guè-ère, je n’m’en soucie guè-ère, (j'ai envie ici de commenter : "Tu parles !") passez par ici et moi par là." Et le gamin répondait :" Au revoir ma cousine, et puis voilà ». Et l’on changeait de partenaire jusqu’à épuisement des stocks. C’était innocent, et charmant. J’ai encore dans la tête la musique de cette comptine, comme j’ai du reste celle de la fameuse Marie, assise sur une pierre, qui épluchait des pommes de terres… Ce qui, avec le recul, me paraît invraisemblable, et qui pourtant était vrai, c’était la simplicité des moyens que nous mettions en œuvre pour nous amuser, et je vous garantis que nous nous amusions. Vous voyez un peu la scène aujourd’hui ? Quelle maîtresse oserait, dans certaines écoles maternelles, lancer cette ronde, sans être accusée de pousse au crime. (Il semble cependant que cette ronde ne soit pas tombée totalement en désuétude… Tant mieux.) En fait, l’accusation tomberait dans le vide, tant il est avéré qu’Internet et ses ténèbres suffisent à faire chuter ces petits, sans le concours des institutrices et des instituteurs. Mais malheur à ceux qui scandalisent les petits. Il vaudrait mieux qu’ils soient précipités dans le vide, lestés d’une lourde pierre à leur cou.

Philippe poindron